Éparchie Orthodoxe de Paris France Ukraine

Éparchie Orthodoxe de Paris France Ukraine

Mgr Job de Telmessos, Exarque du Patriarcat œcuménique s'exprime sur l'actualité religieuse en Ukraine

Explications historiques ecclésiologiques et canoniques

par Son Éminence l’Archevêque Job sur les droits

et les devoirs du patriarcat de Constantinople sur le siège de Kiev !

 

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Sa Sainteté Bartholomew, Archevêque de Constantinopel la nouvelle Rome et le Patriarche œcuménique et le plus Révérend. Job (Professeur Ihor Getcha) archevêque de Telmessos, représentant de ses tous sainteté au conseil mondial des églises de Genève.
 
Très précieuse ET NOUVELLE interview de Mgr Job, explique par le biais de l'Histoire, des canons de l'Eglise orthodoxe et de la situation actuelle en Ukraine en quoi il est la Mère de l'Eglise de Kiev ainsi que les motifs de son intervention. Il invite toutes les parties en présence à s'asseoir et dialoguer. Prions.
 
Mgr Job, comme vous le savez, le Patriarcat œcuménique a décidé d'envoyer à l'Ukraine ses représentants (exarques) pour négocier avec les représentants des différentes Églises ukrainiennes la possibilité d'accorder l’autocéphalie. Cependant, le Saint-Synode du Patriarcat de Moscou a réagi à cette initiative de manière très critique, en déclarant qu'il s’agissait « d’une intrusion illégale sur son territoire canonique ». Moscou a même déclaré la suspension de la concélébration avec le Patriarcat œcuménique. Quel est votre comment, et dans quelle mesure les déclarations de Moscou sont justes ?  La décision du Patriarcat œcuménique était-elle vraiment illégale et non canonique ?
 
Archevêque Job : Je voudrais rassurer tout le monde immédiatement sur le fait qu'il n'y a pas eu ou qu'il ne se passe aucune « intrusion sur le territoire canonique de quelqu'un d'autre ». Et il s’agit encore moins de créer un schisme ou de le légaliser.
 
Au contraire, comme l'a déclaré à maintes reprises le patriarche œcuménique Bartholomée, l’Église de Constantinople en tant qu’« Église-mère », cherche à trouver les moyens canonique les plus optimaux pour guérir et surmonter le schisme existant en Ukraine. C'est à cette fin que les représentants (exarques) du trône œcuménique ont été désignés pour entamer un dialogue et pour rechercher des voies possibles. Car l'état de division qui existe dans l'Église ukrainienne depuis près de 30 ans n'est pas naturel. Des milliers de paroisses orthodoxes et des millions de croyants orthodoxes en Ukraine, à travers ce schisme, sont en dehors de l'unité de l'Église orthodoxe universelle, privés non seulement de l'unité eucharistique avec leurs frères orthodoxes dans la foi, mais privés également de l’essentiel : le salut au sein de l'Église canonique. Cela, bien sûr, ne peut que causer de la douleur et de l’anxiété de l’Église-mère.
 
Pendant toutes ces années, l'Église de Constantinople, avec douleur, a observé sa fille, l'Église ukrainienne, souffrant de divisions internes.
 
Au Patriarcat œcuménique, on espérait que ce problème serait résolu par des moyens et des forces internes, en priant constamment et en n’oubliant jamais dans nos prières le peuple ukrainien orthodoxe qui souffre depuis longtemps. Mais les événements des 30 dernières années, surtout après 2014 témoignent clairement que les forces internes de l'Église orthodoxe en Ukraine ne peuvent à elles seules surmonter le problème du schisme et à se réunir, puisque l’obstacle à cette voie sont les facteurs et les influences politiques externes, venant en particulier de l'État voisin russe. Et pour ce dernier, apparemment, la chose la plus importante n’est pas la promotion de l’unification de l’Église ukrainienne, mais la préservation à travers l'Église de son influence politique en Ukraine. Nous voyons ici d'autres objectifs, dont la réalisation nécessite l'utilisation d'autres moyens. C’est peut-être la raison pour laquelle l'Église orthodoxe en Russie, sous l'influence de certains facteurs politiques, n’est pas en mesure d'assurer l’unité des fidèles orthodoxes en Ukraine, ne cherche pas à dialoguer avec ceux qui, pour différentes raisons sont en dehors des limites canoniques de l'Église, et ne cherche donc pas à trouver des moyens optimaux de l'économie canonique pour le retour de ces fidèles au sein de l'Église universelle. Les dernières déclarations du Saint-Synode du Patriarcat de Moscou le confirment encore une fois. A cause de leurs propres ambitions politiques, ils ont non seulement rompu avec une partie du troupeau orthodoxe en Ukraine, mais aussi rompu avec l'orthodoxie universelle. C'est très dangereux, triste et douloureux. Car, il s’agit d’une voie non canonique qui ne sert pas à guérir la scission et le schisme, mais au contraire, fait croître la division et le schisme.
 
Nous espérons que cette décision précipitée et non canonique de nos frères russes sera annulée et que le dialogue sera rétabli, car il est impossible, en raison des ambitions politiques, de diviser et de briser le corps du Christ. 
En même temps, dans cette situation, le Patriarcat œcuménique, en tant qu’Église-mère, est plus qu’obligé d’être avec ses fils et ses filles orthodoxes en Ukraine, qui depuis près de 30 ans lui demandent constamment de leur offrir un refuge canonique et de l’aide à surmonter le schisme. C'est son devoir canonique direct, en tant qu'Église-mère. C'est précisément cette préoccupation pour le destin et le salut du troupeau orthodoxe ukrainien qui a conduit aux dernières décisions du Patriarcat œcuménique concernant la nomination de ses légats (exarques) en Ukraine, qui sur le terrain pourront aider à entamer un dialogue efficace entre les différentes parties de l'Église orthodoxe divisée en Ukraine.
 
Dites-nous s'il vous plaît, comment la décision de Constantinople de nommer ses propres exarques est historiquement et canoniquement justifiée ? Y avait-il déjà de tels précédents historiques canoniques ? Et encore, n'est-ce pas une « intrusion sur un territoire canonique étranger » ?
 
Archevêque Job : Tout d’abord, pour enlever toutes les spéculations concernant les accusations artificielles « d’une intrusion sur un territoire canonique étranger », je constate que le territoire de l'Ukraine n'a jamais été le territoire canonique d'une autre Église orthodoxe que celui du Patriarcat œcuménique. La métropole de Kiev a été canoniquement et historiquement, depuis sa fondation à l'époque des premiers princes chrétiens de Kiev, Askold, Olga et Vladimir, et plus de 700 ans plus tard, une métropole du Patriarcat œcuménique.
 
Et même, après le transfert en 1686 d’une partie du trône de Kiev dans les territoires sous autorités russes sous la tutelle temporaire des patriarches de Moscou en 1686, l'Ukraine est toujours restée un territoire canonique de l’Église de Constantinople. En ce qui concerne les précédents historiques de la nomination des exarques du patriarche œcuménique en Ukraine, l'histoire peut fournir de nombreux exemples. Pour ne pas aller trop loin, nous pouvons nous tourner vers la fin du 20 e siècle. Étant donné que les terres de Galice et Transcarpatie étaient encore considérés comme le territoire canonique du Patriarcat œcuménique au début du 20e siècle, le métropolite de Kiev, Antony (Khrapovitsky), membre du Saint-Synode de l'Église russe, écrivit pour demander la permission et la bénédiction des patriarches œcuméniques et même demandé à cet effet de lui donner le titre d'exarque du patriarche œcuménique en Galice et en Transcarpatie. Ainsi le titre d’exarque du patriarche œcuménique en Galice et en Transcarpatie a été donné au hiérarque russe en 1910 par une grammata (charte patriarcale) du patriarche œcuménique Joachim III. Plus tard, ce titre d’exarque a été confirmé aussi par le patriarche œcuménique Germain V (1913-1918).
 
Donc, au début du XXe siècle, l’Église russe elle-même demanda la nomination de son hiérarque comme exarque du patriarche œcuménique sur les terres ukrainiennes, et elle ne considéra cela : « une intrusion étrangère dans un territoire canonique ». Il n’est donc pas clair sur quelle base le Saint-Synode de l'Église orthodoxe en Russie a changé de position et tente de priver l'Église-mère du droit de nommer des exarques sur les terres qui ont été historiquement et canoniquement le territoire canonique du Patriarcat œcuménique ?
 
Il convient d'ajouter ici que l'institution des exarques (légats) du patriarche œcuménique en Ukraine a longtemps été une tradition bien établie
 
Quand en 1596 une partie de l'épiscopat, dirigé par le métropolite de Kiev, s’est séparée de l'Église de Constantinople et devenue uniate (unie à Rome), seuls deux hiérarques restèrent fidèles à la foi orthodoxe et au trône œcuménique : Gédéon de Lvov et Mikhail Peremyshlski. En conséquence, le patriarche œcuménique Mélèce Ier Pigas a désigné l'évêque de Lvov Gédéon (Balaban) comme son exarque en Ukraine et locum tenens de la métropole de Kiev. Au même moment, l’archidiacre Nicéphore (Cantacuzène), a été nommé exarque du patriarche œcuménique et a présidé le concile anti-uniate orthodoxe à Brest et a contribué à la préservation de l'Église orthodoxe en Ukraine.
 
Pour cela, il fut accusé par les évêques uniates et les autorités polonaises d'espionnage au profit de la Turquie, raison pour laquelle il fut emprisonné au château de Malbork, où il mourut en 1599.  En 2001, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe ukrainienne (Patriarcat de Moscou) a proclamé saint cet exarque du patriarche œcuménique. Donc, nous avons non seulement des précédents historiques pour la nomination des exarques du patriarche œcuménique en Ukraine, mais aussi des saints parmi eux.
 
Un autre exarque bien connu du patriarche œcuménique en Ukraine a été le successeur de Gédéon (Balaban) sur le trône de Lvov – l’évêque Jérémie (Tisarovski,  +1641). Comme évêque de Lvov,  Jérémie a aussi hérité de Gédéon le titre d’exarque du Patriarcat œcuménique et locum tenens du trône métropolitain de Kiev. À partir de 1610, il resta pendant 10 ans le seul évêque orthodoxe de la République des Deux Nations jusqu'en 1620, lorsque le patriarche de Jérusalem Théophane III avec la bénédiction du patriarche œcuménique a rétabli la hiérarchie orthodoxe en Ukraine et consacrée le nouveau métropolite de Kiev Job (Boretsky). Depuis lors, les métropolites orthodoxes de Kiev ont toujours porté le titre canonique d’exarque du patriarche œcuménique, qu'ils devaient encore porter après le transfert temporaire de la métropole de Kiev en 1686 sous la tutelle temporaire des patriarches de Moscou.
 
Par ailleurs, outre les droits d’exarque, les patriarches œcuméniques ont également ont également accordé, à cette époque à un certain nombre de monastères et de confréries ukrainiens le statut de stavropégies : c’est-à-dire qu’ils ont été directement subordonnés au trône œcuménique. En particulier, avaient le statut de stavropégies du Patriarcat œcuménique en Ukraine la laure des Grottes de Kiev (de 1589), la Confrérie de la Dormition de Lvov (de 1589), la Confrérie de la Théophanie de Kiev (1620) le skite de Maniava (1620), la Confrérie de l’Exaltation de la Sainte-Croix de Loutsk (1623). Ces actes de l'Eglise-mère concernant les monastères patriarcaux stavropégiques en Ukraine n'ont pas été abolis.
 
Merci, il est maintenant clair que la nomination des exarques en Ukraine est la prérogative historique et canonique du patriarche de Constantinople. Mais comment s'est-il passé après 1686 ? Était-il vrai qu'après cette date, le territoire de l'Ukraine, donné à la Russie, n’a pas été le « territoire canonique du Patriarcat de Moscou » ?
 
Archevêque Job : C'est vrai. L'Ukraine était et restait, même après 1686, le territoire canonique du Patriarcat œcuménique. Après l’adhésion au milieu du XVIIe siècle de l’Ukraine de la rive gauche à l'État de Moscou, l’Église de Kiev  était divisée en plusieurs parties entre différents pays rivaux (Russie, Pologne et Turquie), raison pour laquelle à Kiev depuis longtemps on ne pouvait choisir aucun métropolite. Dans cette situation difficile, le patriarche œcuménique, afin de ne pas laisser les fidèles ukrainiens sans soins pastoraux, une partie de l'Église kiévienne dans les territoires subordonnés à la Russie fut transmise en 1686 sous la tutelle temporaire du patriarche de Moscou, pour que ce dernier puisse nommer à Kiev et dans d’autres diocèses de l’Ukraine de la rive gauche ( l'Hetmanat cosaque) un métropolite et des évêques. En même temps, une exigence principale restait en vigueur : que les métropolites de Kiev continuent à rester autonomes par rapport à Moscou comme exarques du patriarche œcuménique, et qu'ils commémorent son nom sans exception à tous les services divins.
 
Ce n'était en aucun cas le transfert de la métropole de Kiev sous l'autorité des patriarches de Moscou. Un tel transfert serait anti-canonique, étant donné que selon la charte de l'établissement du Patriarcat de Moscou, les limites canoniques de ce dernier correspondaient aux frontières de la Moscovie de 1589. Et ces frontières ne comprenaient en aucun cas la métropole de Kiev qui englobait, sous l’omophore du Patriarcat œcuménique, l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie et la Pologne.
 
Cela est semblable à ce qui s’est passé, lorsque 66 ans avant, en 1620, avec la bénédiction du patriarche de Constantinople Timothée I, le patriarche de Jérusalem Théophane III ordonna à Kiev un métropolite et des évêques orthodoxes, c’est à dire qu’il rétablit la hiérarchie orthodoxe en Ukraine.  Mais en même temps, nous ne disons pas que depuis cette époque la métropole de Kiev est devenue dépendante du Patriarcat de Jérusalem. Il en fut de même en 1686. Car, à Constantinople, il était impensable que l'Église-fille de Moscou puisse rompre les accords et tentent par la force d’abolir la juridiction canonique de la mère de l’Église de Constantinople en Ukraine. C'est pour cette raison que plus tard, après l'effondrement de l'Empire russe, le Patriarcat œcuménique, afin d’octroyer l'autocéphalie à l’Église orthodoxe en Pologne, a été contraint de déclarer non-canonique et invalide l’acte de 1686 et ce  par un tomos particulier daté du 13 novembre 1924.
 
Était-il facile de subordonner une partie de l’Église de Kiev sous l'Église russe ?
 
Archevêque Job : Ces actions se sont toujours heurtées à la résistance du clergé orthodoxe ukrainien. Il suffit de mentionner ces remarquables hiérarques ukrainiens, Sylvestre Kosov, Joseph Nelyubovich-Tukalsky, Varlaam Jasinski, Joasaph Krokovsky, Varlaam Vonatovich, Theophylact Lopatinsky, Arseni Matsievich, Varlaam Shishatskiy et bien d'autres, qui ont beaucoup souffert des actions non canoniques du gouvernement russe et des dirigeants de l'Église russe.
 
À ce sujet, dans l’Ukraine de la rive gauche (l’Hetmanat cosaque), juste après les événements de 1686, un mouvement ecclésiastique interne a acquis une nouvelle force, connu sous le nom de« prêtres errants » ou « prêtres sauvages. » Son existence était due au fait que les paroisses orthodoxes ukrainiennes, ne voulant pas reconnaître l'autorité du Patriarcat de Moscou, invitaient chez elles des prêtres ordonnés dans la juridiction du Patriarcat œcuménique dans  l’Ukraine de la rive gauche et en Moldo-Valachie. Tout au long du XVIIIe siècle, l'administration séculière et religieuse russe a brutalement persécuté ce mouvement et ses représentants, capturant et emprisonnant ces prêtres dits « non canoniques ». Malgré cela, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle les fidèles de l’Ukraine de la rive gauche risquant leurs vies se rendaient en Moldavie-Valachie pour recevoir une ordination sacerdotale des évêques du Patriarcat œcuménique, contournant l'administration synodale russe. Et les hiérarques du Patriarcat œcuménique n'ont pratiquement jamais refusé de telles demandes des fidèles orthodoxes de l’l’Ukraine de la rive gauche.
 
Il y a un fait très peu connu : en 1724, le métropolite de Iași Georges, avec d'autres évêques moldaves du Patriarcat œcuménique, ont consacré, sans le consentement du Saint-Synode russe, comme évêque de Tchiguirine, l’archimandtire Épiphane, alors assistant et chef du bureau de Kiev de l'archevêque Varlaam (Vonatovich). Dans le décret présenté par Épiphane, écrit au nom de l'archevêque Varlaam et adressé au métropolite moldave du Patriarcat œcuménique, il est souligné le mécontentement des Ukrainiens de la soustraction de la Métropole de Kiev à la juridiction de Constantinople, de l'introduction du « Règlement spirituel » [de Pierre le Grand] et de l’administration synodale, [de l'Église russe], ainsi que de la rétrogradation des métropolites de Kiev au rang d’archevêques.
 
Après être ordonné évêque de Tchiguirine par les hiérarques du Patriarcat œcuménique, Épiphane est rentré en Ukraine, où il a commencé un travail actif et a ordonné 14 prêtres et diacres. Il a été emprisonné à plusieurs reprises par les autorités russes, mais chaque fois il a réussi à s'échapper de prison. On sait qu'il a servi dans les territoires contrôlés par les cosaques (l’oblast de Zaporojié). Pendant son exil en Sibérie en 1733, l’évêque Épiphane, encore dans les chaînes, fut soustrait à ses gardes par les Cosaques vieux-croyants, et caché dans la ville de Vetka dans l’oblast de Gomel. Toutefois, en février 1735, les troupes russes, sur les ordres de l'impératrice Anna Ioannovna, encerclèrent Vetka et Mgr Épiphane fut de nouveau arrêté. Il est mort dans la prison de la forteresse de Kiev le 1er avril de la même année, et fut enterré près de l'église de saint Théodose des Grottes.
 
Un autre fait intéressant est que, en 1759, dans la Siètche des Zaporogues, agissait comme un évêque indépendant l’évêque de Mélitène Anatole (Meles), mis en place par le patriarche œcuménique Cyrille V. Avec le soutien des Cosaques de Zaporojié et sans l’autorisation du Saint-Synode russe, il dirigea les églises zaporogues pendant toute une année et commémorait les patriarches œcuméniques. C’est la raison pour laquelle il fut emprisonné par les autorités russes et exilé en Sibérie, où il purgea une peine d'environ 9 ans. Selon de nombreux chercheurs, l’évêque Anatole (Meles) a tenté de créer un diocèse cosaque autonome à Zaporojié sous l’omophore du Patriarcat œcuménique.
 
C'est très intéressant. Vous avez également dit qu'en 1686, seule une partie de l'Église de Kiev dans les territoires soumis à l’autorité russe avait été transférée aux patriarches de Moscou sous leur tutelle. Et qu'en est-il des autres terres ukrainiennes qui ne faisaient pas partie de l'État russe ?
 
Archevêque Job : C'est vrai. Et ceci est un point très important que tout le monde oublie pour une raison quelconque en parlant de l'acte de 1686. En fait, après le transfert d'une partie du siège de Kiev se trouvant dans les territoires russes à l'administration temporaire des patriarches de Moscou, les autres territoires de l'Ukraine, qui ne faisaient pas partie de l'État moscovite, les paroisses et les monastères orthodoxes ont continué à rester sous l'omophore du Patriarcat œcuménique. En effet, l’acte de 1686 concernait les territoires ukrainiens de l’Hetmanate, qui faisaient temporairement partie de l’État russe, mais n’avaient aucune influence canonique sur d’autres territoires ukrainiens, notamment la Transcarpathie, la Bucovine, la Podolie, la Galicie, la Volhynie, et la Crimée. Tous ces territoires ont continué à rester sous l'omophore canonique du Patriarcat œcuménique.
 
Pouvez-vous nous en dire plus ? Parce que personne n'écrit rien sur ce sujet.
 
Archevêque Job : Oui. En fait, après 1686, un nombre bien supérieur de territoires ukrainiens demeurèrent sous la juridiction directe de Constantinople. Ainsi, notamment, le diocèse de Lvov n'a pas accepté la transition vers l'administration provisoire par les patriarches de Moscou. A partir de 1675, l'archevêque orthodoxe de Lvov a été nommé administrateur de la métropole de Kiev et de l'archimandrie de la laure des Grottes de Kiev sous l'omophore du patriarcat œcuménique. Après 1686, le diocèse de Lvov resta sous la juridiction canonique du Patriarcat œcuménique. Ce statut a disparu après 1700 lorsque l'archevêque de Lvov Joseph Shumlyansky, sous la pression des autorités polonaises, a opté pour l'union avec Rome et le diocèse orthodoxe de Lvov est alors demeuré inoccupé. La Confrérie stavropégique de Lvov est restée sous la juridiction directe de Constantinople jusqu'en 1708, date à laquelle elle fut contrainte d'accepter l'union avec Rome. Cependant, même après cela, les paroisses et les monastères orthodoxes de Galicie sont restés sous la juridiction des patriarches œcuméniques et ont été administrés temporairement par les métropolites de Bukovine, qui appartenaient également au Patriarcat œcuménique. Le monastère le plus célèbre et le centre de l'orthodoxie en Galicoe et dans les Subcarpates était le Grand skite de Manyava, dont les frères restèrent fidèles au trône œcuménique jusqu'à sa violente dissolution en 1785 (soit 100 ans après les événements de 1686).
 
Il convient de mentionner un autre fait important. Le 15 juin 1791, le concile local du clergé orthodoxe et des croyants de l'Ukraine occidentale, de la Biélorussie, de la Lituanie et de la Pologne, connu sous le nom de la Congrégation de Pinsk, s'est tenu à Pinsk sur le territoire du monastère de la Théophanie. La Congrégation de Pinsk a réuni 103 délégués du clergé orthodoxe, des moines et des laïcs. Il a approuvé une décision de restauration de l'autonomie sous l'omophore du Patriarcat œcuménique. L'higoumène de Bielsk, Sava (Palmovsky), a été élu chef provisoire de la Congrégation de Pinsk. Il était prévu de convoquer un synode, composé d'un archevêque avec les prérogatives d'un métropolite et de trois évêques. En outre, les « normes et règles d'organisation permanentes et fondamentales » de l'Église orthodoxe dans la République des Deux Nations ont été instituées comme une juridiction ecclésiastique autonome qui ne dépend pas du Saint-Synode russe et reconnaît la juridiction du patriarche œcuménique. Lors d'une réunion tenue le 21 mai 1792, à la majorité des voix (123 voix pour, 13 contre), le Diète de la République des Deux Nations  a approuvé la constitution proposée par la Congrégation de Pinsk pour une nouvelle organisation de l'Église orthodoxe dans ces territoires sous la juridiction du Patriarcat œcuménique, dotée de tous les droits et libertés dans cet État. Toutefois, en raison des deux nouvelles divisions politiques et de la disparition République des Deux Nations, le concile local de Pinsk et la loi du 21 mai 1792 n'avaient pour ainsi dire pas été appliqués.
 
Il est important de souligner que les Ukrainiens orthodoxes de Bucovine, de Transcarpathie et de Galicie sont restés longtemps sous la tutelle canonique du Patriarcat œcuménique. Ces terres ne sont devenues partie intégrante du Patriarcat de Moscou qu'au milieu du XXe siècle, pendant l'occupation soviétique de l'Ukraine occidentale, et leur sujétion par la force à Moscou ne fut jamais reconnue par le trône œcuménique.
 
Vous avez déjà mentionné la juridiction de Constantinople à l'intérieur des frontières du Khanat d’Ukraine et de la Crimée. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?
 
Archevêque Job : Oui. En Crimée, il existait une ancienne métropole des Goths et de Kapha jusqu'à la fin du XVIIe siècle, sous le Patriarcat œcuménique. Elle se composait de Grecs orthodoxes, de Bulgares, d'Ukrainiens et d'autres nationalités de Crimée et de la mer Noire. Ils ont été éliminés par le gouvernement russe en 1788 après l'annexion du Khanat de Crimée. Cependant, le Patriarcat œcuménique n'a jamais reconnu la légalité de leur subordination au synode de Russie et la suppression de ces métropoles historiques en Crimée.
 
En outre, la juridiction du Patriarcat œcuménique a été invariablement étendue à la Bucovine ukrainienne et à la partie méridionale dite Khanat de l'Ukraine, qui était alors officiellement sous le protectorat du Khanat de Crimée et de l'Empire ottoman. De plus, l’hetman Petro Dorochenko a essayé de former un État ukrainien sous le protectorat des sultans ottomans, comme ce fut le cas en Moldavie-Vallachie. Ses collaborateurs étaient le métropolite Joseph (Nielubovich-Tukalsky), qui prônait la préservation de la métropole de Kiev sous la juridiction du Patriarcat œcuménique. Suite aux efforts de l’Hetman Dorochenko lors du traité de paix de Buczacz en 1672, tout le territoire de la Podolie orientale et occidentale (de Buczacz à Bratslav) se retira de Pologne. Sur le territoire de la Podolie ukrainienne, de 1672 à 1699, il y avait le l'Eyalet de Podolie  ou l’Eyalet de Kamianets (du turc ottoman pour province ou gouvernorat) dans l'Empire ottoman avec un centre administratif à Kamianets (maintenant Kamianets-Podilsky). Après la mort du métropolite Joseph (Nielubovich-Tukalsky), le patriarche œcuménique Jacob nomma le métropolite Pancrate pour la ville de Kamianets en août 1681, établissant ainsi la métropole de Kamianets dans le cadre du Patriarcat œcuménique (qui a été en fonction jusqu'en 1699). Plus tard, les frontières du Khanat de l'Ukraine,  (Ukraine ottomane) comprenaient des terres ukrainiennes entre le Dniepr et le Dniestr, où s'étendit le protectorat des Khans de Crimée et des sultans ottomans. Ces terres faisaient théoriquement partie de l'Empire ottoman, et il n'y avait même pas de colonies ottomanes, à l'exception de quelques villes dans le sud. Après la défaite d'Ivan Mazepa dans la lutte pour l'indépendance de l'Ukraine et la destruction du Siètche  de Zaporijie par Pierre Ier, pendant la période 1711-1734, dans les limites du Khanat de l'Ukraine sous le patronage du Khan de Crimée sur le fief de Oleshky, devant Kherson, la nouvelle Siètche  de Zaporojie (appelée Siètche  d’Oleshky) dont le clergé était également sous le Patriarcat œcuménique. A partir de 1712, les possessions cosaques du Siètche  d’Oleshky s'étendent vers le nord jusqu'aux affluents gauches du Dniepr - les rivières Orel et Samara. En d'autres termes, toutes ces régions du sud moderne de l'Ukraine non seulement ne faisaient pas partie de l'Empire russe, mais restaient également sous la juridiction du Patriarcat œcuménique. Par conséquent, la loi de 1686 ne leur a été appliquée d'aucune façon.
 
Les terres du Khanat de l'Ukraine et les paroisses et monastères orthodoxes à l'intérieur de ses frontières faisaient partie de la métropole de Braila du Patriarcat œcuménique. Son centre était à l'origine Braila sur la rive gauche du Danube. De 1751 à 1789, la résidence du métropolite de Braila est devenue la ville d'Izmail (aujourd'hui dans la région d'Odessa, en Ukraine). La métropole du Patriarcat œcuménique appartenait à la terre de Dobrudja, Budjaka, Bender, et après la signature du traité de paix de Buczacz de 1672 - le diocèse de Khotyn et tous les territoires et paroisses orthodoxes de rive droite et rive gauche sous le protectorat de l'Empire ottoman, en particulier le Khanat de l'Ukraine, la Siètche  d’Oleshky et les communautés orthodoxes situées sur le continent du Khanat de Crimée.
 
De 1751 à 1773, le métropolite Daniel de Braïla a eu son siège à Izmail et dans les documents ecclésiastiques qu'il a signés comme « Daniel, par la miséricorde de Dieu, métropolite de Parivlavia, Tomarovsky, Khotyn, la côte entière du Danube, Dniepr et Dniester, et de tout le Khanat d’Ukraine ». Le titre a également été conservé par les successeurs de Daniel : les métropolites Joachim (1773-1780) et Cyrille (1780-1792). Déjà 100 ans après la loi de 1686.
 
Après la brutale liquidation de la Siètche  de Zaporojie en 1775 par Catherine II, de nombreux Cosaques s'installèrent dans les territoires contrôlés par l'Empire ottoman, où une nouvelle Siètche  danubien fut fondé sur les bords du Danube. Elle dura jusqu'au milieu du XIXe siècle et ne reconnaissait que la juridiction du Patriarcat œcuménique.
 
Comme on le voit, tous ces faits témoignent que l'acte de 1686 ne concernait que la partie gauche de l'Ukraine, qui était alors sous l'autorité de Moscou et ne s'appliquait pas effectivement aux autres territoires ukrainiens.
 
Vous avez dit qu'après la première destruction par les troupes russes de la Siètche  de Zaporojie en 1709, les Cosaques ukrainiens, qui sont passés sous le protectorat du Khan de Crimée, sont revenus sous la juridiction du patriarcat de Constantinople. Et qu'en est-il des hétmans ukrainiens Ivan Mazepa et Pylyp Orlyk, qui ont dirigé cette première émigration ukrainienne ?
 
Archevêque Job : Ils furent parmi les premiers à revenir sous l'omophore du Patriarcat œcuménique, et les cosaques avec eux. Malgré les anathèmes anticanoniques imposés à l’hetman Mazepa par l'Église russe, les représentants du Patriarcat œcuménique ne les ont pas reconnus, car ils étaient imposés pour des motifs politiques comme moyen de répression politique et idéologique, sans raison religieuse, théologique et canonique. Ainsi, en émigrant à Bender, Ivan Mazepa se confessa librement aux prêtres orthodoxes du Patriarcat œcuménique. Ce sont eux qui l'ont soigné sur son lit de mort, l'ont soulagé de ses péchés, puis l'ont enterré. Son corps a été déposé dans l'église orthodoxe de la ville de Varnitsa, qui était sous la juridiction du Patriarcat œcuménique, puis enterré à Galati sur le Danube, où le métropolite local a célébré un service funèbre pour le hetman dans l’église centrale du monastère Saint-Georges. Ce métropolite était un hiérarque du Patriarcat œcuménique. Ainsi, nous pouvons dire qu'Ivan Mazepa est mort comme un fidèle de l'Église-mère, le Patriarcat œcuménique !
 
L'Hetman Ivan Mazepa, frappé iniquement d'anathèmes anti-canonique par l'Eglise russe (pour des raisons purement politique)
 
Le document historique, connu sous le nom de première Constitution ukrainienne du 5 avril 1710, est très intéressant et précieux à cet égard. Il s'agissait d'un pacte constitutionnel particulier entre les nouveaux élus, après la mort de Mazepa, l’Hetman Pylyp Orlik et l'ensemble de la communauté de Zaporojie. Ainsi, dans le premier paragraphe de cette première Constitution ukrainienne, une obligation a été faite de rétablir la juridiction du patriarcat œcuménique sur la métropole de Kiev et le titre des métropolitains de Kiev comme exarques des patriarches œcuméniques. En particulier, la Constitution de 1710 dit ceci :
 
« L'actuel hetman nouvellement élu, quand le Seigneur Dieu, puissant et fort dans les batailles, contribuera... à libérer notre patrie, la Petite Rus’, de la servitude de Moscou, sera tenu par ses obligations et s’engage à prendre des précautions particulières pour éviter que la Petite Rus’ soit sous le joug des religions étrangères, ... afin que la seule foi de la confession orthodoxe orientale, sous l'obédience du siège apostolique de Constantinople, soit éternellement approuvée... Et pour la plus grande autorité du trône métropolite de Kiev, qui est avant tout dans la Petite Rus’, et pour une administration plus efficace des affaires spirituelles, le tout puissant Hetman devrait, après la libération de notre patrie du joug moscovite, obtenir du siège apostolique de Constantinople la paternité inaliénable d'un exarque et ainsi renouveler ses relations avec ledit siège, dont il avait eu le privilège de recevoir la lumière de la prédication de l'Évangile, par la sainte foi universelle telle qu'elle est enseignée dans les Évangiles ».
 
Ainsi, comme nous pouvons le voir, la Constitution de l’Hetman Pylyp Orlyk et de Zaporijie, qui est le premier témoignage pour toutes les générations qui se succédèrent en Ukraine, a promis de remettre la métropole de Kiev sous la juridiction du Patriarcat œcuménique et de rétablir l'autorité des métropolites de Kiev comme exarques des patriarches œcuméniques. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les dirigeants actuels de l'Ukraine indépendante aient déjà essayé et essaient d'accomplir cette volonté en renouant le dialogue avec l'Église mère, le Patriarcat œcuménique.
 
Et à notre époque, en particulier au XXe siècle, la juridiction du Patriarcat de Constantinople comprenait-elle un territoire de l'Ukraine ? 
 
Archevêque Job : Oui, en particulier en Transcarpathie. Et c'est un point très important. En effet, la Transcarpathie, historiquement et canoniquement avant l'arrivée des troupes d'occupation soviétiques au milieu du XXe siècle, faisait canoniquement partie de la juridiction du Patriarcat œcuménique et cette terre ne fut jamais un « territoire canonique » du Patriarcat de Moscou.
 
Au tout début de notre entretien, nous avons déjà mentionné qu'en tant que membre du Synode de l'Église russe, le métropolite Antoine (Khrapovitsky), pour les besoins pastoraux du peuple orthodoxe dans ces pays d'Ukraine, écrit aux patriarches œcuméniques pour demander leurs permissions et leurs bénédictions, et même le titre d'exarque patriarcal en Galicie et Transcarpathie. C'est-à-dire que l'Église synodale russe elle-même a reconnu ces terres ukrainiennes comme relevant de la juridiction du Patriarcat œcuménique, et un de ses plus éminents hiérarques a utilisé le titre d'exarque du patriarcat œcuménique en Galicie et en Transcarpathie.
 
Sur la base de ce droit historique et canonique concernant les diocèses orthodoxes sur le territoire de l'Ukraine occidentale et de la Biélorussie occidentale occupés par la Pologne, le Patriarcat œcuménique a promulgué un tomos le 13 novembre 1924 qui octroie l'autocéphale à l'Église orthodoxe en Pologne. Ce tomos a invalidé l'acte de 1686, qui transférait la métropole de Kiev, sous la juridiction au patriarche de Moscou, pour en assurer temporairement la tutelle (l'administration). Le tomos du patriarche œcuménique de 1924 déclare que cette annexion était contraire aux canons et que le Patriarcat de Moscou ne remplissait pas les conditions stipulées dans l`Acte de 1686, selon lequel la métropole de Kiev devait se conformer au droit à son autonomie et au lien juridique qui lui était accordé par le Patriarcat œcuménique.
 
Ainsi, l'Église orthodoxe autocéphale en Pologne (et, en fait, en Ukraine occidentale et en Biélorussie occidentale) a été proclamée comme le successeur de la métropole autonome historique de Kiev-Galicie du Patriarcat œcuménique. D'ailleurs, le chef de l'Église orthodoxe autocéphale de Pologne, le métropolite de Varsovie et toute la Pologne, était considéré comme le supérieur de Laure de la Sainte-Dormition de Pochaev. Pendant l'occupation allemande, déjà en 1941, elle débuta dans les diocèses ukrainiens occidentaux sous la tutelle de l'Eglise orthodoxe en Pologne, avec la bénédiction de son primat, le métropolite Denis (Valedinsky) de Varsovie, conformément à un décret du 24 décembre 1941, une "Administration de l'Église orthodoxe sur les terres ukrainiennes libérées" a été créée, dirigée par son administrateur, le métropolite Polycarpe (Sikorsky) de Lutsk, qui était un évêque canonique de l'Église orthodoxe autocéphale en Pologne. Cette administration est souvent appelée « Église orthodoxe autocéphale ukrainienne » (UAOC), mais cette étiquette n'est pas correcte, car elle était une extension de la juridiction ecclésiastique de l'Église orthodoxe autocéphale en Pologne dans les parties occupées par l'Allemagne des terres ukrainiennes, en se fondant sur le fait que l'Église de Pologne a reçu son autocéphalie sur le fondement de la métropole de Kiev. Les locum tenens du Trône métropolitain de Kiev à l'époque étaient considérés comme le métropolite Denis (Valedinsky) de Varsovie, qui a été déclaré Primat canonique de l'Église orthodoxe autocéphale dans les territoires de Pologne, Ukraine et Belarus, reconnu par le Trône œcuménique et d'autres Églises orthodoxes locales.
 
Cela concerne la Galice ukrainienne, la Volynie, la Podolie et d'autres terres. Mais revenons à la Transcarpatie
 
Archevêque Job : La situation a évolué un peu différemment. Après l'effondrement de l'Empire austro-hongrois, la Transcarpathie ukrainienne tomba sous le contrôle de la Tchécoslovaquie. Et les paroisses orthodoxes sont entrées canoniquement sous la juridiction du patriarcat œcuménique et pour un temps limité au début du XXe siècle, dans le patriarcat de Serbie. Le 4 mars 1923, le Saint-Synode du Patriarcat œcuménique, présidé par le patriarche Meletios IV, a nommé Mgr Savvaty (Vrabets, 1880-1959), ancien élève de l'Académie théologique de Kiev, archevêque de Prague et décidé que les paroisses orthodoxes de Transcarpathie relèvent de la juridiction du Patriarcat œcuménique. Depuis lors, les paroisses orthodoxes ukrainiennes de Transcarpathie se sont finalement établies sous la juridiction du patriarcat œcuménique, où elles sont demeurées jusqu'à l'arrivée des troupes d`occupation soviétique.
 
Le 9 novembre 1939, l'exarque du patriarche œcuménique Mgr Savvaty (Vrabets) a informé l'archiprêtre Michael Popov par une lettre, indiquant son intention de l'ordonner évêque ou vicaire général en Transcarpathie et Hongrie. Le 26 septembre 1940, Mgr Savvaty (Vrabets) a publié un décret en vertu duquel l'archiprêtre Michael Popov était nommé administrateur de l'Église orthodoxe en Transcarpathie et en Hongrie sous la juridiction du Patriarcat œcuménique, et on lui a également donné le titre de protopresbytre. Le 5 octobre 1940, Mgr Savvaty (Vrabets), dans une lettre adressée au patriarche œcuménique Benjamin, demanda d'ordonner le père Michael Popov évêque de l'Église orthodoxe en Transcarpathie et Hongrie sous la juridiction du Patriarcat œcuménique. Cependant, le 30 mai 1942, les Allemands arrêtèrent l'archevêque Savvaty (Vrabets) qui a passé 3 ans dans le camp de concentration de Dachau (1942-1945). Après sa libération, il n'a pas été autorisé par la nouvelle administration occupante (soviétique) à exercer ses fonctions parce qu'il refusait de rompre avec le Patriarcat œcuménique. Jusqu'à la fin de sa vie, il fut persécuté et opprimé par le régime communiste et mourut le 14 décembre 1959.
 
Plus tragique encore fut le sort de l'administrateur du diocèse de Transcarpathie du patriarcat œcuménique, le Protopresbytre Michael Popov. Le 13 juin 1944, il fut arrêté par les nazis, soupçonné d'avoir baptisé des enfants juifs. Fin décembre 1944, le père Michael fut envoyé en Allemagne pour des travaux forcés, mais pendant son transfert, il réussit à s'échapper. Début avril 1947 à Budapest, le père Michael Popov fut arrêté par les services soviétiques du NKVD. Le 9 septembre 1947, il fut condamné à 25 ans de prison pour « activités antisoviétiques ». Il a été envoyé dans un camp de concentration à Vorkuta (Komi), où il est mort en martyr par fidélité à la foi chrétienne.
 
Ainsi, il s'avère que les structures canoniques du patriarcat de Constantinople ont survécu en Transcarpathie jusqu'en 1946 ?
 
Archevêque Job : Oui, jusqu'en 1946. Et ils ont été annexés de force avec l'aide des instances répressives du NKVD au patriarcat de Moscou, et ceux qui ont refusé ont été réprimés et exterminés en martyrs pour la foi dans le Christ. Et surtout, Constantinople n'a jamais reconnu la suppression par le régime communiste du diocèse du Patriarcat œcuménique en Transcarpathie et son rattachement à un autre pays. Cette adhésion était non canonique et violente. Et ce n'était pas il y a 300 ans, mais en 1946.
 
Un témoignage de la région de Transcarpathie sous l'omophore du Patriarcat œcuménique est le diocèse orthodoxe carpatho-ruthène américain, conservé aux États-Unis et au Canada à ce jour et existant dans le Patriarcat œcuménique. Il est actuellement présidé par l'évêque de Nyssa Gregory (Tatsis).
 
C'est d'ailleurs l'exarque du patriarche œcuménique, Mgr Savvaty (Vrabets), qui a participé, le 19 octobre 1940, à la cathédrale de Chelm, avec le métropolite Denis (Valedinsky), à l'ordination épiscopale du père Hlarion (Prof. I. Ohienko) comme évêque de Chelm et Podlachia, qui s'est ensuite exilé et a dirigé l'Église orthodoxe ukrainienne du Canada, maintenant sous le Patriarcat œcuménique.
 
Le métropolite d'Eukarpia Bogdan (Shpilka, 1892-1965) est une autre figure importante de l'Église ukrainienne sous l'omophore du Patriarcat œcuménique. Dans les années 1920, il a enseigné en Transcarpathie et y a été ordonné prêtre du Patriarcat œcuménique par l'archevêque de Prague Savvaty (Vrabets). En 1936, il est élu évêque de l'Église orthodoxe ukrainienne en Amérique, qui relève du Patriarcat œcuménique. Par la suite, il est devenu métropolite, auteur du catéchisme orthodoxe en ukrainien et en anglais, et de plaquettes sur les questions polémiques. L'UOC-USA, qui travaille actuellement en Amérique du Nord sous la juridiction du patriarcat œcuménique, est la succession de « l'Administration de l'Église orthodoxe dans les terres ukrainiennes libérées » du métropolite Polycarp (Sikorsky) et des UOC d'Amérique du métropolite Bogdan (Chepylka). Une autre juridiction ukrainienne sous l'omophore du Patriarcat oecuménique est l'UOC déjà mentionnée au Canada.
 
Ainsi, comme nous le voyons, l'extension de la juridiction du patriarcat œcuménique aux territoires ukrainiens et à la diaspora ukrainienne a une continuité historique-canonique directe. Par conséquent, toutes les accusations contre Constantinople concernant « l'invasion du territoire canonique des autres » sont sans fondement ici, puisque Constantinople a toujours eu ses structures canoniques dans différentes régions de l'Ukraine moderne entre 860 et 988 ans, et entre 1686 et 1946. Par conséquent, non seulement la loi de 1696, mais aussi des précédents plus récents de la juridiction de Constantinople se sont étendus à divers territoires de l'Ukraine.
 
Et comment pouvez-vous expliquer que le Patriarcat de Constantinople commence à peine à se rappeler que l'Ukraine a toujours été et est son territoire canonique ? 
 
Archevêque Job : Ce n'est pas tout à fait le cas. Le patriarcat œcuménique de Constantinople l'a souligné à maintes reprises. Par ailleurs, alors que l'Ukraine n'était pas un État indépendant et faisait partie de l'empire russe ou de l'URSS communiste, il était vain d'en parler. Il en va autrement lorsque l'Ukraine accède à son indépendance... Bien que, dans l'Acte même de 1686, le transfert du trône de Kiev aux soins temporaires (administration) des patriarches de Moscou indique que les habitants de Kiev devraient reconnaître l'autorité du patriarche œcuménique, rappeler son nom dans tous ses services religieux sans exception et demeurer membres de ce même Patriarcat oecuménique. Et comme déjà mentionné, le Tomos du Patriarcat œcuménique du 13 novembre 1924, accordant l'autocéphalie à l'Église de Pologne, a aboli cette loi de 1686, précisément parce que cette annexion était contraire aux règles canoniques et que le patriarcat de Moscou ne remplissait pas les conditions prévues par l'Acte de 1686.
 
Cette attitude du patriarcat œcuménique à l'égard de l'Ukraine reste inchangée jusqu'à aujourd'hui. Dans une lettre adressée au patriarche Alexis II de Moscou le 10 janvier 1991, le patriarche œcuménique Dimitrios écrivait : « Le Patriarcat œcuménique ne reconnaît qu'une seule Église orthodoxe canonique établie par le Patriarcat et Saint synode dans les frontières de votre Sainte Église, en 1593 ».
 
Comme on le sait, seuls les éparchies du nord-est du territoire de Moscou (Moscovie) appartenaient au « territoire établi par le Patriarcat et le Saint Synode aux frontières de 1593 », tandis que les diocèses de la métropole de Kiev (Ukraine, Belarus, Lituanie et Pologne) relevaient, avec une autonomie étendue, de la juridiction du Patriarcat œcuménique. C'est-à-dire, en substance, dans la lettre du patriarche œcuménique Dimitrios, il a été dit que les frontières de 1593 ont quitté la métropole de Kiev dans les frontières canoniques du Patriarcat œcuménique.
 
Le patriarche œcuménique Bartholomée a également exprimé cette même position lors de la récente Synaxe des hiérarques du trône œcuménique à Constantinople, du 1er au 3 septembre 2018. Il n'y a rien de nouveau ici. LePatriarcat œcuménique, qui a toujours considéré en principe que l'Ukraine était historiquement et canoniquement son territoire canonique, continue de s'y tenir. Par conséquent, l'indignation des représentants de la fille, l'Église russe face à la position de l'Église Mère, le Patriarcat œcuménique, est vaine sur ce point. Et nous espérons qu'après une étude plus approfondie de cette question, cette indignation injuste disparaîtra.
 
Vladyka, avec votre aide, nous avons fait ue voyage utile dans le passé historique oublié. Mais en fin de compte, comment le patriarcat œcuménique peut-il résoudre un problème d'Église ukrainienne aussi complexe et confus dans les circonstances actuelles ? 
 
Archevêque Job : Seulement par la prière, le dialogue d'amour, l'observance des canons et la restauration de la justice historique. Il faut explorer et repenser le passé, se débarrasser des mythes artificiels et de la distorsion de l'histoire, corriger les erreurs du passé, les violations des canons, et se tourner vers la vérité. Car, comme il est écrit dans les Écritures, seule « l'œuvre de la vérité deviendra la paix » (Is 32,17).
 
Personnellement, j'ai la conviction que, dans la situation actuelle en Ukraine, seule la proclamation de l'autocéphalie canonique à l'Église orthodoxe en Ukraine peut surmonter les problèmes et les divisions, réconcilier, unir et résorber cette terrible crise qui s'y est installée depuis plus de 30 ans. Et ce serait un rétablissement de la justice historique.
 
Il reste encore beaucoup de travail à faire. Nous sommes encore au début de ce grand processus historique, sur le chemin duquel il y a encore de nombreux obstacles. Le dialogue ne fait que commencer. Rien de précipité ne peut fonctionner.
 
Et il existe une grande responsabilité et une grande obligation de la part de l'Église Mère, le Patriarcat œcuménique. Une fois de plus, le Patriarcat œcuménique est tenu de prendre toutes les mesures possibles, conformément à ses prérogatives canoniques, pour assurer l'unité ecclésiastique et empêcher que des millions d'Ukrainiens orthodoxes ne restent encore en dehors de l'Église canonique. Le rôle du patriarcat œcuménique est de servir l'unité de l'Église orthodoxe tout entière, et pas seulement de certaines de ses parties. Et comme l'Église orthodoxe en Ukraine est maintenant divisée en plusieurs parties, l'obligation du Patriarcat œcuménique, en tant qu'Église Mère, est de trouver les meilleurs moyens pour une économie canonique et un rétablissement d'unité, par le dialogue, pour la réconciliation de l'unité.
 
C'est dans ce but que le Saint Synode du Patriarcat œcuménique a envoyé ses émissaires (exarques) en Ukraine, afin que, par un dialogue franc avec toutes les autres parties en conflit, ils puissent les aider à comprendre et à parvenir à un accord. Il est impossible de diviser le Corps du Christ. Il appartient au Christ, pas à Moscou, ni à Kiev, ni à personne d'autre. Il ne peut y avoir aucune Église du « monde russe » ou autre. L'Église œcuménique, en tant que Corps mystique du Christ, a le droit d'appartenir à tous ceux qui cherchent sincèrement à être avec le Christ, quelles que soient leurs convictions et préférences nationales ou politiques. Il est temps d'arrêter toutes ces spéculations et ambitions politiques impériales. La réalité est qu'il y a des millions de croyants orthodoxes en Ukraine qui ne passeront jamais sous Moscou. C'est clair pour tout le monde. Et à cause de cela, les empêcher de s'unir au Christ, et les couper et les priver du salut n'est pas chrétien, pas canonique. Nous devons chercher d'autres moyens acceptables pour résoudre ce problème, en utilisant les canons ecclésiaux, l'économie et l'amour.
 
Il est dommage que les représentants de l’Église orthodoxe ukrainienne (Patriarcat de Moscou) continuent de refuser le dialogue avec les représentants du Patriarcat œcuménique et avec d'autres parties des Églises ukrainiennes. Les déclarations de refuser ces rencontres fraternelles et ce dialogue, le chantage à l'unité eucharistique et l'interdiction de la concélébration avec les hiérarchies du Patriarcat œcuménique ne peuvent que les conduire dans une impasse et aggraver encore leur position canonique.
 
J'espère que ce ne sera que temporaire et que nos frères de l'Église orthodoxe ukranienne du Patriarcat de Moscou comprendront l'erreur de ce chemin et ouvriront leur cœur au dialogue et à l'unité fraternelle dans le Christ. De même, les représentants des autres parties des Églises ukrainiennes, qui pour diverses raisons ne sont pas en unité avec l'orthodoxie universelle. Après tout, l'unité dans le Christ doit être notre but le plus important. Le Christ lui-même l'a proclamé : « Afin qu'ils soient tous un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi ; afin qu'ils soient aussi un en nous, afin que le monde croie que tu m'as envoyé » (Jean 17, 21). Et « à ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres » (Jean 13 ; 35). Comme l'a déclaré le patriarche œcuménique Bartholomée : « Le patriarcat œcuménique se doit de rappeler à tous la cohésion et le caractère universel de l'Église, en promouvant l'esprit de réconciliation, qui surmonte les conflits et sert l'unité de l'orthodoxie ». Je crois que le dialogue est la seule vraie voie. Après tout, comme l'apôtre Paul l'a ordonné, « Il m’a été rapporté qu’il y a entre vous des rivalités, afin que ceux qui sont authentiques soient reconnus parmi vous ». (1 Co 11, 19). Et comme l'écrivait le bienheureux Augustin : « dans l'essentiel, l'unité ; dans le doute, la liberté ; en toutes choses, la charité ».
 
Ιnterview réalisée par Ihor Myrevsky

Sources: Interview trouvé d'abrod en français sur le site orthodoxie.com (et qui semble avoir mystérieusement disparu sans aucune raison...)
 
 
 
 
 
 


21/09/2018
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