Éparchie Orthodoxe de Paris France Ukraine

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Russie et Ukraine, soeurs ennemies en orthodoxie

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En Crète, un concile impossible

 

"Le patriarche Cyrille est en train de perdre l'Eglise orthodoxe ukrainienne"

PROPOS RECUEILLIS PAR MARIE-LUCILE KUBACKI 
CRÉÉ LE 19/03/2014 / MODIFIÉ LE 19/03/2014 À 17H41

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© LUKA LUKASIAK/ENPOL/SIPA

En pleine crise internationale ukrainienne, Antoine Arjakovsky, directeur de recherche au Collège des Bernardins, spécialiste de l'orthodoxie, analyse les enjeux pour les Eglises orthodoxes en Ukraine et au-delà.

Quel impact la situation de crise en Ukraine a-t-elle eu sur les relations entre les Eglises ?

D'un côté, les Eglises orthodoxes ukrainiennes (Patriarcat de Moscou – PM - et Patriarcat de Kiev - PK), qui avaient résisté ensemble pendant trois mois, ont voulu aller plus loin en reposant la question de la réunification depuis leur séparation en 1991. Le patriarche Philarète a fait des annonces et il y a eu un synode du patriarcat de Kiev. De l'autre, assez rapidement, le patriarche Cyrille de Moscou qui ne veut pas que l'Eglise ukrainienne relevant de sa juridiction se réconcilie avec le patriarcat de Kiev, a changé la tête de l'Eglise orthodoxe ukrainienne. Le 2 mars, il a ainsi remplacé Vladymyr Sobodan par Onufri de Tchernivtsi. Le métropolite Onufri est un proche de Cyrille, pro-moscovite. Certains ont apprécié malgré tout que ce soit un évêque ukrainien plutôt qu'un évêque russe. En effet, au mois de décembre dernier, le chef de l'Eglise orthodoxe en Biélorussie, le métropolite Philarète (à ne pas confondre avec Philarète de Kiev) n'a pas été remplacé par un évêque orthodoxe de Biélorussie mais par un proche de Cyrille, un évêque russe. Les Ukrainiens craignaient que Cyrille ne fasse la même chose et des noms dont celui du métropolite Hilarion Alfeyev, numéro deux du patriarcat de Moscou, commençaient à circuler.

 

Pourquoi le patriarche Cyrille a-t-il choisi de nommer un évêque d’Ukraine ?

Il a compris que ce qui se passe en Ukraine est un moment de réaffirmation de l'Etat Nation et donc de l'identité ukrainienne. Il craint de perdre son autorité sur la partie de l’Eglise orthodoxe ukrainienne qui est restée fidèle à Moscou en 1991. Ceci a eu pour effet de briser la dynamique de réconciliation. De fait, quand il y a eu l'invasion de la Crimée par les Russes, une déclaration condamnant l'opération a été immédiatement signée par les responsables d'Eglises, comme le patriarche Philarète du patriarcat de Kiev et Mgr Sviatoslav Schevchuk, archevêque majeur de l'Eglise gréco-catholique. Mais le nouveau chef de l'Eglise orthodoxe ukrainienne (PM) s’est abstenu. On assiste donc aujourd'hui à une reprise en main par le patriarche Cyrille.

 

Cette reprise en main est-elle acceptée par les orthodoxes ukrainiens ?

A travers les courriers que je reçois, j'observe qu'il y a de plus en plus de gens choqués et scandalisés au sein de l'Eglise orthodoxe ukrainienne (PM) par tous les discours du patriarche de Moscou. Ils vivent cela comme une tentative visant à annexer religieusement l'Ukraine au même titre que Poutine cherche à annexer politiquement la Crimée voire l'Ukraine orientale. Mais de la même façon que Poutine est en train de perdre l'Ukraine en fédérant tout le monde contre lui, le patriarche Cyrille est en train de perdre l'Eglise orthodoxe ukrainienne (PM), riche de 12 à 13 millions de fidèles. A l'avenir, cela pourrait avoir des répercussions assez importantes sur la légitimité de Cyrille au sein du patriarcat de Moscou. Il y a de plus en plus de prêtres, d'évêques, de laïcs mobilisés. Lors de l'invasion de la Crimée, les fidèles attendaient un soutien du patriarche de Moscou. Au lieu de cela, il les a déçus en soutenant Poutine. Quand Cyrille a assisté à des manœuvres militaires à Sébastopol avec le président Poutine en août dernier, j'avais observé pour la première fois en Ukraine une montée de l'anti-cléricalisme. Depuis 20 ans, les intellectuels voyaient favorablement l'Eglise qui avait une côte de confiance plus importante que les partis politiques et les médias. Mais cette union du sabre et du goupillon a suscité des manifestations à Kiev. Avec ce soutien à l’annexion de la Crimée, il a perdu tout crédit au sein d'une grande partie de la population chrétienne orthodoxe ukrainienne.

 

Des orthodoxes de l'Eglise ukrainienne dépendant du patriarcat de Moscou pourraient-ils se rapprocher du patriarcat de Kiev ?

Absolument, c'est ce qui risque de se produire. Quand le patriarche Philarète a proposé la réconciliation entre les deux Eglises, il a créé une commission. Dans cette commission il y a des représentants du patriarcat de Kiev et de l'Eglise orthodoxe ukrainienne. Certes, la position des membres de cette commission va être importante mais le poids de l'actualité politique le sera tout autant. Outre la position du patriarche Philarète, l'annonce du Concile pan-orthodoxe pour 2016 remet sur le devant de la scène l'un des sujets qui pose le plus problème au sein des Eglises orthodoxes : la question de l'autocéphalie. Comment l'Eglise orthodoxe peut-elle reconnaître l'émergence d'une nouvelle Eglise capable d'élire sa propre tête ? Si la question est aussi délicate depuis qu'on l'a mise à l'ordre du jour du futur concile en 1976, c'est parce que l'Eglise d'Ukraine devrait obtenir son autocéphalie.

 

Pourquoi ?

Les raisons sont multiples. Elle est très ancienne, elle date de 988 et elle a suffisamment de saints, de paroisses, d'évêques et de maturité pour nommer son propre chef. Simplement, Moscou ne veut pas. Et c'est parce que Moscou ne veut pas reconnaître cette Eglise orthodoxe d'Ukraine comme autocéphale qu'en 1991, s'est créée une Eglise dissidente, le patriarcat de Kiev. Or, d’après les décisions de la commission pré-conciliaire, pour pouvoir se proclamer autocéphale, une Eglise doit être reconnue par l'Eglise mère, par le Patriarche de Constantinople qui a la primauté d'honneur, et par toutes les autres Eglises locales... Ce qui est impossible. C'est d'autant plus impossible en Ukraine que quand on parle d'Eglise mère, les Ukrainiens pensent à l'Eglise de Constantinople et pas au Patriarcat Moscou. La Russie n'a envahi l'Ukraine orientale qu'au 17ème siècle. Et le Patriarcat de Constantinople n'est jamais revenu sur le fait que la juridiction de Constantinople s'étend sur l'Ukraine dans ses frontières de 1660. Mais la règle qui encadre la proclamation de l'autocéphalie a été récemment verrouillée à Constantinople lors de la synaxe, ce qui permet de comprendre pourquoi Cyrille a voulu accélérer la tenue du Concile.

 

Cette règle a-t-elle des fondements ecclésiologiques ?

Non, elle n'est pas ecclésiologiquement défendable. Le patriarcat de Kiev se réfère justement au 34ème canon des apôtres, du 4ème siècle après JC, selon lequel il faut que chaque évêque reconnaisse localement qui, dans une région, est le premier. Par ailleurs, ce "premier", le protos, ne doit rien faire sans avoir consulté les autres membres de son épiscopat. Une fois que le protos agit de manière synodale, il se produit progressivement une reconnaissance des autres Eglises orthodoxes. Aux règles établies au XIXème siècle défendues, entre autres, par le patriarcat de Moscou, le patriarche Philarète de Kiev oppose le canon des Apôtres.

 

Le patriarche Philarète aimerait-il être à la tête de l'Eglise autocéphale, si celle-ci était proclamée ?

Non. Il a dit qu'il n'était pas candidat et a  laissé entendre que si le protos de cette nouvelle Eglise ukrainienne autocéphale était le représentant de l'Eglise orthodoxe ukrainienne relevant actuellement du patriarcat de Moscou, il pourrait l'admettre. C'est la raison pour laquelle la situation est extrêmement chaude pour Cyrille et le patriarcat de Moscou. Le patriarche Philarète veut avancer sur cette question de l'unité et on ne peut l'accuser de vouloir être le chef de cette Eglise locale à venir.

 

Quelles conséquences cette situation ecclésiale pour le moins tendue pourrait-elle avoir sur le concile ?

D'abord, je pense que le concile va avoir lieu. Les Eglises souhaitent aller de l'avant et les gens sont mûrs pour avancer. Mais ce qui m'a beaucoup choqué lors de la synaxe à Istanbul, c'est qu'on a voté pour un règlement de vote à l’unanimité qui verrouille tout. Les évêques n'auront pas de liberté de vote puisque le vote se fera par Eglise et chaque Eglise aura un droit de véto. Le risque, c'est que ne soient entérinés que des consensus qui sont déjà très anciens et souvent bancals. L'autocéphalie et la date de Pâques n'ont pas été tranchées par exemple. C'est la même chose sur les questions sociales. On continue à parler des problèmes d'apartheid selon le consensus de 1986... C'est daté. J'espère qu'il se produira ce qu'il s'est produit pour Vatican II en octobre 1962. C'était aussi une époque très grave, en pleine crise des fusées de Cuba, et l'Esprit a soufflé. Tout l'ordre du jour a été mis de côté, on a fait appel à des laïcs et un nouveau débat, un nouveau règlement sont apparus.

 

Quel est l'impact de la montée des nationalismes et du raidissement du patriarcat de Moscou sur les relations œcuméniques entre catholiques et orthodoxes russes ?

Le 26 décembre, le patriarche Cyrille a condamné les manifestations de Maidan et fait signer par le Saint Synode un texte sur la primauté dans l'Eglise. Ce texte remet en cause la primauté de Constantinople dans le monde orthodoxe et la primauté de Rome dans l'Eglise.  Il laisse entendre au monde chrétien que le pouvoir de l'évêque est égal à l'autorité de Dieu, que l'autorité de l'évêque de Rome, successeur de Pierre, n'a aucun fondement évangélique, et que l'autorité du patriarche de Constantinople n'est que formelle dans l'Eglise orthodoxe. Cela annule 50 ans d'œcuménisme.

 


26/06/2016
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